Vernissage : Samedi, le 12 septembre de 15 h à 17 h
Jessica Houston : De l’eau, partout de l’eau, Et pas une goutte à boire
Texte par Juliette B. Lussier
Un tirage argentique immortalise un oiseau à la blancheur d’albâtre dont le vol semble menacé par une tache sombre, meurtrissure s’étant emparée d’une partie de son corps. L’emplacement de cette marque fortuite apparue dans la chambre noire fait écho au tir d’arbalète ayant achevé l’albatros dans le poème de Samuel Taylor Coleridge, La Chanson du vieux marin, lequel s’impose en trame de fond de l’exposition de Jessica Houston : les titres ainsi que la charte de huit couleurs qui lient les œuvres en sont tirés. La présence du majestueux volatile – dans deux photographies et dans une partie du film – dialogue avec la symbolique que lui attachent les vers du poète anglais.
L’acte gratuit et injustifiable envers cet oiseau de bon augure qui escortait le navire dans le poème devient le reflet des intrusions humaines dans l’ordre naturel sur lesquelles s’interroge le travail de Houston. De la même manière que le geste meurtrier du marin entraine la malédiction sur son équipage, l’hybris qui pousse l’homme à revendiquer, de façon consciente ou inconsciente, sa supériorité sur la nature le mène à sa perte. De l’eau, partout de l’eau, et pas une goutte à boire propose plus précisément une réflexion sur les impacts des activités humaines dans l’Antarctique, que l’artiste présente dans sa grandeur et son infinitésimal.
Dans la continuité de l’exposition Over the Edge of the World (2022) qui contestait les récits d’expéditions polaires teintés d’impérialisme ou d’idéalisation romantique, Houston montre, en utilisant les médiums photographique, pictural, vidéographique et mixte, que la région résiste aux conquêtes, sans pour autant être invulnérable. Alors que certaines œuvres présentent des paysages et des animaux qui semblent intouchés, d’autres donnent à voir des stations baleinières, des avant-postes militaires et des vestiges de l’époque des grandes explorations. L’artiste met également en lumière comment le territoire austral se fait le réceptacle de nos vices, notamment en devenant l’hôte de polluants éternels (PFAS).
Une série d’œuvres à technique mixte évoque la beauté inquiétante de ces matériaux en les encadrant de châssis leur conférant une allure noble, puis une autre illustre leur imbrication dans l’écosystème. Ces substances pernicieuses, mais aussi séduisantes par leur attrait esthétique et pratique, empruntent alors leurs formes à la géométrie des flocons de neige. Le synthétique s’incorpore à la nature ou l’imite. Les peintures déclinent à nouveau ces structures de glace microscopique par des lignes dans des halos de couleurs, décortiquant de façon presque alchimique la symétrie hexagonale. Cette étude se poursuit dans la dernière partie du film où l’on observe la formation, ou la destruction, des cristaux.
L’exposition trouve sa cohésion dans les différents éléments qui composent les paysages antarctiques, dans leur apparence immuable et leur altération parfois cachée, et dans les vers romantiques de Coleridge revisités dans un contexte de justice climatique. La fragilité de ce territoire fantasmé est ici abordée par une démarche qui ne s’enlise pas dans la désolation, mais qui invite plutôt à contempler l’harmonie polaire pour mieux en prendre soin.
En ce sens, Houston s’inscrit dans le sillage des éthiques du care en voulant incarner le souhait de « perpétuer et réparer notre “monde” », lequel « inclut nos corps, nous-mêmes, notre environnement, tous des éléments que nous cherchons à intégrer dans un réseau complexe et vital » (Fisher et Tronto, 1990). L’Antarctique, comme les autres régions terrestres, n’est pas séparé de nous : les mêmes polluants éternels qui coulent dans nos veines se retrouvent dans ses eaux, sa glace et sa faune, parasitant de façon visible ou invisible la blancheur des contrées enneigées et du prince des nuées.


