Vernissage : Samedi, le 12 septembre de 15 h à 17 h
Ginette Legaré : Triangulations
Texte par Virjiny Provost
Il y a, dans les objets qui nous entourent, des fonctions que le temps a reléguées, des récits tapis sous la surface.
Un sens oublié, un geste interrompu, une matière qui porte encore la mémoire d’un usage. Chaises, aimants, morceaux de plastique, bouts de caoutchouc… autant d’éléments familiers qui, lorsqu’arrachés à leur contexte, semblent échapper à leur propre définition. L’exposition Triangulations s’inscrit dans cette pratique de la reconfiguration, comme un espace où les repères se meuvent. À l’image de la parallaxe, ce déplacement du point de vue qui transforme ce que l’on croyait immobile, le travail de Ginette Legaré se construit dans l’instabilité des perspectives. Ici, l’objet se révèle puis se dérobe. Il faut alors apprendre à l’observer autrement : s’approcher, s’éloigner, contourner, chercher un angle qui n’existait pas encore. Regarder, dans ce cas-ci, n’est pas synonyme de reconnaître.
Legaré s’intéresse aux objets trouvés ou récupérés et aux systèmes de sens auxquels ils appartiennent. Ces matériaux déchus sont donc détournés de l’univers qui leur était propre et réunis selon d’autres logiques, comme les fragments d’un langage à réinventer. Ce qui était autrefois destiné à assembler, soutenir, fermer, suspendre ou contenir se trouve ainsi investi d’une nouvelle utilité : celle de se prêter à des rencontres insoupçonnées.
Or, ces rencontres (et leurs interprétations) demeurent en perpétuel mouvement. Par exemple, l’œuvre Parallaxe joue littéralement de la variation du point de vue du spectateur : construite à partir de bois récupéré et d’une attache de métal, l’objet semble changer selon la position depuis laquelle on l’observe. La perception devient alors une matière à part entière, aussi malléable que les éléments qui composent les œuvres. Les titres eux-mêmes semblent également participer à ces retournements. Either/Or, Sous rature, De fil en aiguille, Bout à bout, Upstaged : par la suggestion, le langage devient, en quelque sorte, un matériau supplémentaire, ouvrant à de nouvelles possibilités de lecture.
Cette attention portée au regard rejoint un souvenir qui continue d’habiter l’artiste : celui d’une époque où comprendre le monde signifiait d’abord l’observer, avant que les explications et les savoirs des autres ne viennent en fixer les contours. À travers cette façon d’appréhender l’inconnu, toute chose (et ses possibles) reste ainsi ouverte, indéfinie. L’approche de Legaré demeure imprégnée de cette disponibilité initiale. Ses assemblages ne cherchent pas tant à résoudre les énigmes qu’ils soulèvent qu’à leur permettre de se déployer. Pour elle, cette part d’incertitude n’est pas un obstacle ; elle est un lieu. Sa pratique témoigne d’une curiosité tactile et mentale, qui priorise les détours aux réponses catégoriques, et s’attarde là où les choses cessent d’aller de soi.
Au-delà d’un parcours de constructions ludiques et inusitées, Triangulations agit telle une véritable succession de situations perceptuelles, à l’intérieur desquelles plusieurs interprétations peuvent coexister. En transformant l’ordinaire sans jamais l’effacer complètement, l’artiste fait naître une autre perspective – non pas nécessairement plus juste, mais nouvelle. Et dans ce léger déplacement du regard, le monde, un instant, retrouve une part de mystère.
Ginette Legaré tient à remercier le Conseil des arts de l’Ontario et le Conseil des arts de Toronto pour leur support.




