Carillon décolonial : une Histoire de famille

Du 11 janvier au 22 février 2020
Vernissage : Le samedi 11 janvier 2020 de 15 h à 17 h
Eddy Firmin : Carillon décolonial: une Histoire de famille

Le marronnage d’Eddy Firmin
Texte de Françoise Vergès

L’ancrage ne signifie pas l’immobilité, l’impossibilité de bouger mais plutôt de se déplacer, de voyager, d’aller vers l’inattendu, l’étrangeté tout revenant à ce qui reste fondamental. Dans ces va et vient, entre d’où nous venons – une histoire, une langue, des mémoires, des paysages, des mots, des pensées, des sons—, que nous emportons avec nous comme traces, fragments, et ce que nous découvrons—une histoire, une langue, des mémoires, des paysages, des mots, des pensées, des sons—se construit un itinéraire dans lequel nous puisons des images, des idées, des questionnements. Pour Eddy Firmin, dit Ano, cet ancrage est l’esclavage colonial, ce qu’il a fabriqué et soit l’être humain noir objet de commerce, et toutes les formes de résistance à sa brutalité. Originaire de la Guadeloupe, colonie française esclavagiste des Antilles, devenue « département d’outre-mer » français, Eddy Firmin se dit « d’une bossale autrement dit d’une femme esclavagisée qui n’est pas née dans la colonie mais d’une femme née africaine et déportée « sur une colonie », d’une bossale, d’une femme née en Afrique et déportée sur une colonie. Dès lors, le cadre de sa pensée et de sa créativité ne peut être celui de la pensée occidentale de la raison et de l’ordre car l’esclavage colonial est désordre, il bouleverse, nie, récuse, tout ce que l’Occident proclame comme étant sa fondation soit l’égalité de principe entre les êtres humains. Il transforme le corps de la captive/du captif africain en « meuble », autrement dit compté dans les registres au même titre qu’une table ou une chaise. «Hors de ce cadre (occidental), toutes les autres pensées sont censées se soumettre, car la raison est l’objet de la peur de l’esclave, l’objet de son malheur», dit Ano.

Descendant de bossale, Ano marronne. Quand les esclaves marronnaient, elles/ils mettaient en acte leur refus radical de ce qui était présenté comme aussi naturel que le jour et la nuit, la mise en esclavage d’êtres humains, en s’échappant pour quelques heures, quelques jours, ou des années de la plantation. La naturalisation de l’esclavage et donc de son corollaire le racisme était l’œuvre de toutes les institutions occidentales, la loi, l’église, la culture, l’état, les arts auquel le vocabulaire raciste apportait un langage. C’est ce voile que les marronnes/marrons déchiraient faisant apparaître le mensonge, la violence, la brutalité du monde plantationnaire. C’est ce que fait Ano dans ses œuvres et ses performances. Il fonde son travail sur un « corps-politique du savoir », une épistémologie qui part de la matérialité des choses tangibles et intangibles qui nous entourent et du corps. Il est donc évident que la temporalité de l’artiste ne peut être celle de la temporalité linéaire qui sous tend l’idéologie d’un progrès pour toute l’humanité, compte tenu d’une part que cette promesse de progrès ne concerne pas l’ensemble de l’humanité et d’autre part que le contenu de ce progrès est questionnable vu qu’il se fonde sur l’exploitation brutale de personnes et l’extraction destructrice des ressources de la terre. Pour la théorie décoloniale, le passé pèse toujours sur le présent, la décolonisation se poursuit contre les épistemicides, le racisme et le sexisme. Eddy Firmin, dit Ano, accompagne ce processus avec son travail d’artiste, d’activiste et de penseur.

1. Éric Clément, « Eddy Firmin dit Ano : l’esclavage d’hier à aujourd’hui », 16 décembre 2019, La Presse, consulté le 16/12/2019, https://www.lapresse.ca/arts/arts-visuels/201702/20/01-5071411-eddy-firmin-dit-ano-lesclavage-dhier-a-aujourdhui.php

Corpo-politique et praxis
Texte de Dominique Fontaine

Les premières décennies du 21e siècle façonnent la période de reconfiguration de l’« ordre mondial », selon Pedro Pablo Gómez1 , en trois options, « la reoccidentalisation, la désoccidentalisation et l’option décoloniale ». La pratique artistique d’Eddy Firmin suit une trajectoire qui va de la décolonisation du savoir et de la théorie esthétique à l’option décoloniale ou la décolonialité esthétique. Le fondement de cette démarche prend sa source dans le « Gwoka » (pratique d’art et de savoir propre aux îles de Guadeloupe), une pratique artistique globale de résistance qui s’inscrit dans une épistémè caribéenne. Pratique complexe et hétérogène, l’œuvre d’Eddy Firmin englobe la peinture, la sculpture, la vidéo, l’installation, la poésie et la performance, pour ainsi interroger les moyens de réinscrire une recherche visuelle en filiation d’un patrimoine immatériel. Les questions fondamentales qui sous-tendent sa démarche sont, notamment, comment les modalités de productions des savoirs en pays colonisé aliènent les imaginaires et comment restituer une manière d’être au monde. Guidé par une quête identitaire, exilé au Québec, Firmin en adepte de la pensée liminaire ou pensée frontalière allie ses deux héritages ou sa double conscience et affirme une praxis qui lie art et vie, art et savoir intelligible, art et transmission, art et résistance. Se faisant, Firmin inaugure une nouvelle forme d’exister, d’éprouver et de produire du savoir sur le monde. La méthode bossale qu’il introduit est pour lui un procédé d’excavation des logiques de remédiation séculaire. Axé ainsi sur le déploiement d’un récit personnel en lien avec l’imaginaire collectif ancestral, Firmin intègre à ses oeuvres des signes d’un alphabet inventé. Ces signes qui désignent ses oeuvres sont pour lui un moyen d’esquiver en partie à la colonialité du savoir et la domination coloniale.

Depuis des années, Firmin explore à travers des autoportraits les multiples schèmes qui l’influencent. Il a ainsi recours à un imaginaire marqué par le rapport au corps. Le corps, chez lui, est un lieu des savoirs, mais aussi d’explorations. Ses « Egoportraits » sont une façon d’aborder le savoir, la politique du savoir. La corpo-politique du savoir : danse, conte, chants, la musique. De fait, la pensée collective et la mise en relation de deux politiques du savoir traversent l’ensemble de son œuvre. Activiste, il interroge la fonction de l’artiste. Son combat épistémologique s’incarne dans la sculpture, et donne ainsi corps à sa pensée. Hybride, l’oeuvre de Firmin allie des pratiques plurielles, des matériaux divers, qui se trouvent en circulation entre deux références culturelles. Ces univers sont ainsi tous reliés par une stratégie de réécriture de l’Histoire, de faire découvrir un monde multipolaire et interculturel. Rendre visibles d’autres récits et d’autres généalogies culturelles, qui malgré l’esclavage et la colonisation sont encore bien vivants, anime Eddy Firmin.

1. Un des principaux instigateurs du concept d’esthétique décoloniale, est artiste, professeur et directeur du groupe de recherche interdisciplinaire Poesis XXI à l’Académie supérieure d’art à Bogota, Colombie, et éditeur en chef la revue Calle 14 : revista de investigacion en el campo del arte.