Vernissage : Le samedi 17 janvier 2026 de 15h à 17h
Guillaume Lachapelle : Points de fuite (rétrospective et nouvelles œuvres)
1996 – 2026, 30 ans de passion, de découverte et de partage.
Texte par Valeria Márquez Reynoso et Rhéal Olivier Lanthier
On se souvient encore de nos premières semaines sur la rue Notre Dame Ouest, nous étions fébriles, remplis d’énergie et prêts à affronter les nouveaux défis qui s’annonçaient à nous. Aujourd’hui, à la veille de nos trente ans, c’est avec une certaine fierté que nous regardons le chemin accompli ; Art Mûr est un lieu d’exposition dynamique et incontournable de la scène canadienne. Nous avons conscience que nous devons la réussite de notre entreprise à beaucoup de gens qui se sont joints à nous au cours de ces trente dernières années pour réaliser des projets d’expositions exceptionnels. Sans ces artistes immensément talentueux et des collaborateurs exceptionnels, nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui. Il y a beaucoup d’artistes et de collaborateurs que nous aimerions remercier, mais la liste est trop longue pour qu’on les nomme, mais, vous qui avez présenté, écrit, travaillé et collaboré, sachez que votre contribution est inscrite dans notre histoire et que notre réussite est aussi la vôtre.
Ainsi, pour nos 30 ans, nous offrons à certains de nos artistes l’exposition de rêve, celle qui mettra en lumière les années de créativité accumulées. Et, par la même occasion, vous offrir l’opportunité de découvrir l’amplitude de leurs contributions.
Nous débutons donc cette année de célébration avec un artiste qui est avec notre galerie depuis 2003, Guillaume Lachapelle. Depuis plus de 20 ans, Lachapelle nous plonge dans des univers parallèles et nous invite à nous questionner sur notre relation avec notre quotidien. Chaque nouvelle œuvre offre un point d’entrée envers un monde inquiétant et aliénant.
Lachapelle débute sa carrière avec des sculptures en bois. Son exposition Manèges (2006) offre un premier regard de ces objets vidés de sens, ou plutôt renversés de sens. Dès ses débuts, le manège et fête foraine font partie de son approche, offrant un parallèle de notre vie routinière et banale, mais se distanciant de la célébration pour laisser place à une inquiétante étrangeté, abandonnant le spectateur à lui-même. C’est l’objectif de Lachapelle, de nous déboussoler et nous mélanger, de nous sortir de notre zone de confort. Ses manèges sont anxiogènes non par les sensations fortes qu’ils causent, mais par cette sensation d’un désastre immanent. Ses paysages sont souvent dystopiques, sans toutefois être en ruines. On a donc l’impression d’être seuls à attendre l’arrivée d’un événement transformateur.
À partir de 2009, l’impression 3D prend de l’ampleur dans le travail de Lachapelle. Son exposition Machinations (2010) réintroduit le thème des manèges et les insère dans des villes fantômes, des paysages délaissés. On pourrait parler d’univers parallèles où presque tout semble intact, présentant les possibilités infinies de la représentation, des œuvres d’art, mais également les limites de notre propre réalité. Sans titre (2011), Évasion (2010) et Fissure (2009) présentent une porte d’entrée envers l’inconnu, possiblement un monde parallèle au notre. Ces passages se retrouvent entre des rangées de livres, créant ainsi une fissure dans notre connaissance du monde qui nous entoure, nous proposant une échappatoire. Dans l’exposition Visions (2014), ce passage s’approfondit et s’assombrit davantage. L’infini est combiné avec l’inquiétante étrangeté et sont représentés à travers l’utilisation de miroirs sans tain. Un wagon de métro, un stationnement, un bureau se retrouvent dans un espace sans fin, accentuant notre aliénation du reste du monde. Dans Night Shift (2016), ces espaces sans fin sont perpétués. L’œuvre Lost in reflexion (2015) est un couloir entre deux rangées de livres de taille humaine. Le titre nous invite à y rentrer, à nous y perdre et à réfléchir à ce qui nous entoure et où est-ce que nous nous dirigeons. Les stationnements vides et l’intérieur des bâtiments désertés rappellent des films d’horreur, des lieux sans échappatoire.
Dans sa dernière exposition à la galerie, Extrapolations (2023), Lachapelle intègre pour la première fois des représentations de ses proches en utilisant la technique de la photogrammétrie . Bien que des anciennes œuvres incluent des figures, c’est la première fois qu’elles sont identifiables. Cependant, afin d’ajouter à ce sentiment d’étrangeté, Lachapelle accepte et s’approprie des glitchs sur quelques-uns de ces individus, comme c’est le cas pour Dom (2023). Ses proches entrent en relation avec la machine et la technologie, créant des combinaisons inquiétantes et déconcertantes. Les amants (2023) semblent sur le point d’inhaler ce qui sort du chauffage, ensemble mais seuls – ou serait-ce plutôt le moment pendant lequel ils réalisent le danger de leurs actions et les effets sur leur couple ? Lachapelle réussit à représenter l’aliénation dans cette dernière œuvre. Il questionne notre dépendance aux objets technologiques et notre usage de ces derniers. Une sorte de mutation se crée, des chimères prennent vie tranquillement, des chimères non animales, mais mécaniques – quoi de plus effrayant ?
Son nouveau projet, Points de fuite offre des nouvelles voies d’exploration et de développement sur des thèmes et des techniques abordées précédemment. L’utilisation de la photogrammétrie et de zootropes font leur retour, laissant place à un univers fantaisiste et aliénant. Ici, le sujet de villes détruites est mis en relation avec le thème de l’attente, avec parfois la présence de personnages. Des œuvres passées sont citées dans les nouvelles, que nous avons pris le soin d’exposer côte à côte. Le titre de l’exposition réfère bien sûr le point de fuite, création de la Renaissance ayant changé la manière de faire de l’art. Cependant, ceci rappelle également la fuite, cette action de quitter un lieu et de se sauver.
Souvent, les œuvres de Lachapelle sont des heureux accidents. Il combine des personnages et des œuvres sans trop y réfléchir, laissant son instinct le guider. Ceci crée des amalgames bizarres, mettant en scène des personnages et des espaces variés, créant une narration difficile d’interpréter. Par exemple, dans La salle des machines, il reprend deux de ses œuvres précédentes : Les amants (2023) et La fuite (2023). Dans la partie du dessus, nous voyons les deux amoureux assis à terre, accotés sur un radiateur. Dans la section du bas, le zootrope présente des dizaines de petits personnages qui fuissent quelque chose, une version beaucoup plus petite que la première, et avec beaucoup plus de personnages. Cependant, leur tentative est futile, étant tous enfermés dans la machine, sans aucune échappatoire possible. Le thème de l’addiction est fortement présent dans cette œuvre. Malgré le fait que les deux amants soient ensemble, on ressent une lourde solitude, ainsi que la futilité d’essayer de fuir. La femme tient une boule d’où émane une lumière stroboscopique, résultant dans une scène plus dramatique et accentuant l’anxiété chez nous.
Depuis quelques années, Lachapelle nous amène dans des lieux urbains délaissés, tels que des villes qui paraissent habitées, mais sans aucun signe de vie. Points de fuite 1 reprend Nuit blanche (2019) qui nous présentait une ville illuminée par une lumière blanche. Malgré la lumière qui y brille, la ville semble vide et froide. Elle est composée de nombreux gratte-ciels, tous droits et en parfait état. Dans Points de fuite 1, on retrouve la même ville, mais cette fois-ci en ruines. On ne sait pas ce qui est arrivé, mais les dégâts sont contenus dans le cube supérieur. Il n’y a toujours pas de signe de vie, tout paraît figé dans le temps. Dans la partie inférieure, une pièce rappelant une salle d’attente est vide. Le lieu est propre, presque pur, pas affecté par ce qui est arrivé un étage plus haut. L’espace est vacant, personne n’y attend, on a plutôt l’impression que la salle même attend l’arrivée de quelqu’un ou de quelque chose – s’agirait-il d’une représentation du purgatoire ? L’absence de vie déstabilise.
Lachapelle n’offre pas de pistes ou d’explications, il nous laisse à notre insu, notre nature humaine cherchant une logique qui n’existe pas. Il est un expert en ce qui a trait à l’inquiétante étrangeté. Plus le temps avance, plus ses sculptures touchent des sensations au fond de nous, que ce soit en nous présentant un portal vers l’inconnu ou des espaces urbains qui semblent non abandonnées, mais tout simplement vides – sauf pour nous, spectateurs aliénés, laissés derrière. Finalement, l’humain est inséré dans son travail afin d’exposer la mutation qui se fait tranquillement – est-ce que c’est nous qui absorbons ou nous laissons-nous plutôt absorber ? Cette rétrospective couplée avec ses nouvelles œuvres permettent de percevoir l’évolution de ces mutations, le tout provenant des sentiments d’aliénation et d’inquiétude, causés par les espaces vides et intacts, puis notre envie de trouver du soulagement, même si cela signifie de courir le risque de se laisser absorber.
1. Images prises selon différents angles et points de vue afin de créer un modèle 3D.
2. Un zootrope est en sorte l’ancêtre du cinéma. Il s’agit d’un carrousel sur lequel des images tournent afin de créer l’illusion de mouvement.


