Eyes watching and other work

Du 11 novembre au 18 décembre 2021
Vernissage : Le jeudi 11 novembre 2021 de 17 h à 19 h
Nadia Myre : Eyes watching and other work

Texte de Paule Mackrous

Artiste d’origine algonquine, Nadia Myre s’illustre pour son travail sur l’identité et l’histoire des communautés autochtones. Pratiquant ce que André-Louis Paré appelle si justement une « réparation symbolique »1, Myre interpelle encore une fois l’histoire, cette fois-ci par le truchement des images de mocassins provenant de la collection du Smithsonian’s National Museum of Natural History. Celles-ci sont recadrées, puis retouchées numériquement. Peut-on parler d’une pratique de l’appropriation comme on le fait depuis les Nouveaux réalistes? Le terme manquerait de justesse et, surtout, de justice. On récupère ici quelque chose qui a été arraché à son sens, à sa culture et qui pointe vers une réalité encore actuelle : soit celle de milliers de vies amoindries, volées, fauchées.

Les mocassins photographiés sont disposés à la verticales, les orteils vers le haut. Impossible de ne pas y apercevoir la présence, par-delà les images, des personnes qui les ont portés. Ces personnes imaginaires, nous les voyons d’emblée couchées, évoquant d’un même souffle les génocides colonisateurs, les nombreuses « sœurs volées »2 et, plus récemment, les ossements de centaines d’enfants enfouies près des pensionnats de l’Ouest canadien en 2021.

L’inversion des couleurs opérée par l’artiste révèle un violet propre aux Wampum, ces colliers et ceintures de perles taillées dans le nacre de coquilles de palourdes. Cet objet sacré a joué un rôle crucial lors de la signature des Traités, les accords entre les Premières nations et les blancs quant à la disposition des terres. L’offrande du Wampum y signifiait : « From the depths of the ocean this agreement abided by »3 (du fond de l’océan, cette entente est respectée par). La parole qui devait être consolidée par le Wampum a été trahie et les terres promises sont devenues, dans bien des cas, des terres volées. Le Wampum est aussi offert à son prochain pour le consoler (« to wash away the tears » 4) lors de la mort d’un être cher. Or, les mocassins flottant dans un espace neutre et grisâtre, un aspect des images originales que l’artiste a conservé, révèlent des individus qui se mesurent en nombre, en statistiques, bien plus qu’en vies intimes appartenant à une communauté. Par la collection d’éléments culturels, l’institution contribue inévitablement à la disparation des cultures qu’elle folklorise, reléguant leur souveraineté au passé.

Les images semblent munies de capteurs infrarouges, comme on le fait pour les chef-d’œuvres dans le but d’en révéler les processus, les dégoulinures ayant mené à la version finale. L’archive est ainsi dévoilée comme Foucault la définit : une structure de pouvoir dans lequel les documents sont ordonnés d’une manière particulière limitant les possibilités de ce qu’on peut en dire et, en même temps, les possibilités du « savoir » lui-même5. Une photographie d’une balance accompagne la série de photographies et indique la nécessité d’opérer un contrepoids, afin d’ouvrir, au cœur même des images d’archives, un espace générateur d’autres sensibilités et d’autres discours qui portent en eux l’amorce d’une véritable réparation.

1. André-Louis Paré, « Pour une réparation symbolique à travers l’art »,
Le Devoir, 6 mars 2018.
2. L’expression est empruntée au livre portant sur le féminicide autochtone : Emmanuelle Walter, Sœurs volées, Lux, Montréal, 2004.
3. Alain Ojiig Corbière, The Underlying Importance of Wampum Belts, 30 mars 2015 : https://www.youtube.com/watch?v=wb-RftTCQ_8
4. Idem
5. Baron, Jamie. (2014). The Archive Effect. Find Footage and the Audiovisual Experience of History. New York : Rootledge, P.13