Chantier

Du 12 septembre au 26 octobre 2013
Vernissage : Le jeudi 12 septembre de 17h00 à 20h00

« L’incapacité de construire » : les tempor(é)alités de Chantier

Texte de Vincent Marquis

Décrivant les implications de la présence dominante de l’image dans nos sociétés contemporaines, Baudrillard affirmait il y a quelques années que « le rôle de l’image à ce moment-là est d’aller vers l’absence, c’est-à-dire de témoigner, de rendre compte un peu de cette absence qu’on oublie, en général, au profit de la pure présence » . Selon Baudrillard, cette ambivalence constante du monde – l’idée que les événements et objets qui le constituent sont à la fois présents et absents, rapprochés et distants – est ce dont certaines pratiques, notamment la photographie et le langage, tenteraient essentiellement de rendre compte.

Cette interrogation de la notion de réel, de notre rapport à l’objet, est au cœur de Chantier, le plus récent travail de l’artiste montréalaise Jannick Deslauriers. À travers une série d’outils de construction faits de textiles transparents – qui ne sont pas sans rappeler le langage formel utilisé notamment dans Pavots (2008-09) et Growing There, Going Where? (2009) –, Deslauriers attire notre attention sur la présence (trop souvent assumée) des objets et des événements avec lesquels on interagit.

Si l’œuvre évoque à première vue l’idée de construction, de bâti, le spectateur remarque rapidement que les objets qui la composent sont « vides » et simulent le « réel ». Pour reprendre les mots de l’artiste, « ces formes, évidées de leurs matières et amputées de leur fonction initiales, sont désormais inutiles » . Elles représentent (peut-être est-ce le cas de toute représentation?) ce que, au fond, elles ne sont pas tout à fait. Dans toute leur présence spatiale, ces (faux) outils trahissent tout aussi clairement l’absence de ce qu’ils représentent.

À cette spatialité des réalités et absences de Chantier s’ajoute un élément temporel. D’un côté, l’apparence processuelle des objets qui constituent Chantier – soulignée notamment par la présence notoire des coutures – rend presque matérielle la durée de production de l’œuvre. À l’inverse, le caractère évolutif du chantier se retrouve complètement figé dans l’espace de la galerie, ne produisant lui-même aucune nouveauté matérielle.

À travers ces contrastes de présence et d’absence, de pérennité et de brièveté, Chantier illustre l’état de changement qui caractérise sans doute notre ontologie et celle de notre environnement. Faisant écho à la « disparition du monde réel » de Baudrillard, Deslauriers attire notre attention sur le caractère transitoire des objets qui composent l’histoire, sur la « disparition de notre époque » . Car ironiquement, Chantier rend matérielle notre incapacité à construire ou, à tout le moins, la fragilité de toute entreprise humaine.

1. « Baudrillard – La Disparition Du Monde Réel », vidéo YouTube, 6:44, téléchargé le 30 mai 2007, http://www.youtube.com/watch?v=kiHpGAjA33E.
2. Jannick Deslauriers, discussion avec l’artiste, 4 août 2013.
3. Idem.