Thought Sculpture

Texte de Paule Mackrous

Enseignes de pubs lumineuses ou éclairages aveuglants de salles publiques : on connaît tous l’éclat du néon qui rend la peau humaine quasi transparente. S’il éclaire à plein régime nos univers urbains et intérieurs quotidiens, sa manipulation artistique demeure généralement un phénomène inusité.

Bien que les années ’60 marquent ses premières occurrences dans le monde de l’art contemporain, l’art du néon, une forme émergente et interdisciplinaire, se développe davantage dans les années ’80. Il s’institue au carrefour des arts visuels, du design, de la publicité et de l’architecture. Orest Tataryn, jadis pompier et diplômé de l’Ontario College of Art, oeuvre à la rencontre de ces disciplines pour livrer une pratique artistique du néon à la fois critique, engagée et spirituelle.

Si son travail peut être qualifié de conceptuel à certains égards, notamment par la présence récurrente des mots au sein de ses œuvres, Tataryn y ajoute une dimension spirituelle par le choix des couleurs et un travail sur la luminosité. Dans l’oeuvre Jaune, la couleur se répand sur le mur, formant une peinture de lumière et rappelant du même coup une réflexion esthétique à la manière de Kandisky. Le résultat s’inscrit ainsi moins dans la lignée des tautologies d’un Joseph Kosuth, tel Five Words in Blue Neon (1965), que dans celle des sculptures lumineuses de James Turrell ou de Dan Flavin.

L’artiste confère aux mots et aux symboles un pouvoir de significations profondes, en même temps qu’il critique la singularité qui en émerge. Par la mise en contraste de la double posture du néon, il crée une oscillation de la signification propre à l’ « effet de présence » ; celui-ci se définissant comme une sensation de présence malgré la conscience du dispositif . Par exemple, en recréant, de manière inversée et en néon, la signature d’un homme spirituel, l’expérience de la lumière divine et éternelle est confrontée à notre conscience du tube manufacturé et éphémère qu’est le néon.

Dans le même ordre d’idées, l’œuvre Ohio Christ est une croix constituée par le mot « Ohio » disposé à l’horizontale et à la verticale et dont les lettres sont agrémentées d’un halo blanc. Cela évoque les attirails de plus en plus fréquents qui ornent certaines églises du Midwest américain ainsi que l’utilisation du Christ comme dispositif de pouvoir au sein de la politique actuelle. Les lueurs blanchâtres qui en émanent offrent, quant à elles, l’expérience d’une « aura » religieuse : une sensation de présence.

3 Meditations montre le temps qui s’écoule, d’une seconde à l’autre. Cette dimension temporelle, on la retrouve également dans Picassoesque, une adaptation du travail de Picasso qui devient, par cette actualisation, intemporel. Avec ses sculptures pensantes, Tataryn façonne merveilleusement cette idée que le mot, l’image, ou toute forme de symbole, est toujours doté du « vécu intentionnel qui l’anime. ”

1. Paule Mackrous (2006), La constitution de l’effet de présence dans la conscience : art contemporain et animisme, Mémoire de maîtrise, UQAM, 2006.