Juliana España Keller: Modern Camouflage

Texte de Eloi Desjardins

Dès la Première Guerre mondiale, les compétences de peintres – Fernand Léger, Loÿs Prat, André Mare et Louis Abel-Truchet – ont contribué au développement de ces motifs bariolés que l’on retrouve aujourd’hui sur les tenues militaires. Ceux-ci avaient pour but premier de protéger les fantassins au combat. Ils signalent un passage à l’âge moderne de la guerre, celui où les armes à longue portée nécessitent que les troupes soient moins visibles.

Cette trame à forme brisée est aujourd’hui récupérée par les designers de mode. Ceux-ci l’emploient à des fins décoratives sur vêtements et accessoires. « Être à la mode » implique de suivre les tendances et de se conformer au goût du jour – d’une certaine façon comme dans l’armée, où l’uniforme est employé afin de renforcer l’unité du groupe et d’atténuer les distinctions individuelles.

Le travail de Juliana España Keller se penche sur les ambiguïtés que présente la question identitaire dans nos sociétés individualistes. Dans celles-ci, se camoufler ou se fondre dans la masse devient paradoxal car on y valorise l’authenticité et l’originalité. L’unicité devient la norme, afficher son conformiste est affirmer sa différence. Son projet Urban camouflage découle de cette constatation. Ce dernier tente de définir une forme d’urbanité primitive.

Par ses développements techniques et technologiques, l’être humain a su domestiquer son environnement sauvage et imprévisible. La chasse, motif récurrent dans l’exposition, est le lieu d’affrontements entre l’homme et la nature. Cette lutte est au cœur de cette recherche primitive, ce qui reste de l’humanité une fois dépossédée de tous éléments culturels.

España Keller applique cette recherche primitive à la notion de féminité. Cette dernière, comme l’a souligné Simone de Beauvoir, est le fruit d’une convergence des attentes sociales. L’artiste joue avec différents artifices pour détourner nos attentes face à l’apparence féminine.

La notion identitaire, depuis les revendications des féministes, des minorités ethniques et des regroupements gais et lesbiens, a été chamboulée. En Occident, celle-ci n’est plus soumise à une vision homogène hétérocentrique caucasienne et chrétienne.  En art actuel, cette question est devenue un thème très récurrent. Cela explique la forte présence du portrait. Genre traditionnel de la peinture, ce dernier tente de rendre visible une identité, de créer une image physique ou psychologique d’un individu. Peintre de formation, España Keller nous présente plusieurs portraits issus d’une série de réflexions sur l’influence qu’exerce son environnement immédiat sur sa personne. Le piège de chasse, le husky, le revolver en plastique et le maquillage militaire sont tous des autoportraits qui traitent des processus de construction identitaire. Dans ces portraits, le camouflage – technique de dissimulation – devient une façon de se distinguer, de ne pas se fondre dans l’uniformité de la masse.