David Blatherwick: Drifting

Texte de Katrie Chagnon

Un regard rétrospectif sur l’œuvre de David Blatherwick permet de constater la cohérence d’une démarche où la peinture est interrogée tant dans sa dimension réflexive que dans sa dimension transitive, c’est-à-dire dans sa capacité à prendre en charge l’extériorité du monde et ses divers phénomènes. Cette prise sur le réel perturbe le déploiement logique de l’abstraction de sorte à la faire éclater vers des plans d’immanence multiples. Depuis ses premières œuvres des années 1990, les préoccupations formelles et référentielles du peintre ont bougé, sans toutefois rompre avec ses principes de base, le réseau et la trame, dérivés d’un rapprochement entre la toile picturale et le Web. En effet, l’exploration des systèmes relationnels et circulatoires, véritable leitmotiv du travail de Blatherwick, nous mène désormais au cœur du mystère de la biologie et de l’anatomie. De la culture virtuelle des « flux », nous passons du côté de la réalité palpable des « fluides », déplacement à travers lequel se reformule la question de l’inconnaissable.

De façon générale, l’évolution de la production de l’artiste a été interprétée comme une émancipation par rapport aux préceptes du modernisme et comme une négociation avec les différentes tendances de l’abstraction. Or, la fascination nouvelle de ce dernier pour l’intérieur du corps humain semble tisser des liens avec une autre tradition esthétique, plus ancienne celle-là, au sein de laquelle la « chair » constitue le problème central. Elle renvoie bien sûr à la question de l’incarnat posée dès le 15e siècle par Cennini, reprise au 18e siècle par Diderot et actualisée par des théoriciens contemporains comme Didi-Huberman. Or comme le montre ce dernier dans La peinture incarnée, l’incarnat est avant tout l’histoire d’un fantasme : celui de peindre la corporéité vivante, de saisir les forces qui l’animent du dedans afin de traduire, par la couleur, « la temporalité monadique du corps, – celle de ses plus infimes symptômes ou passages. » Une énigme que la peinture se donne ici pour tâche d’exprimer, dans un rapport ambigu avec les modes de représentation scientifiques actuels.

La tendance vitaliste a toujours été présente chez Blatherwick. Son désir de donner vie au tableau, métaphore de l’organisme, se traduit par une extension dans l’espace (composante installative) et par un rendu inspiré par les dérives de la matière organique, conçue dans son écoulement non-linéaire, avec ses nœuds, ses blocages et ses accumulations. Par des effets visuels de fuites, de suintements et de coagulations prend forme l’idée d’une défaillance du système, source possible de contamination. Inquiètes, les images rassemblées dans cette exposition donnent à voir des circuits anatomiques étranges où réseaux vasculaires, tissus nerveux et membranes plasmiques communiquent de manière inédite. Dans un désordre coloré, les motifs de globules et de particules cellulaires se dispersent et s’enchevêtrent afin de produire, chez le regardeur, une expérience phénoménale qui résonne avec son propre vécu. En ce sens, la peinture de Blatherwick transforme en fictions ce que nous avons de plus réel et de plus immédiat, la vie, revisitant au présent le projet pictural moderne de « rendre visible l’invisible ».

1. Georges Didi-Huberman, La peinture incarnée, Paris, Éditions de Minuit, 1985, p. 25.