In the scream of things

Texte de Anne-Marie St-Jean Aubre

Depuis toujours tentée par la fiction, c’est vers l’écriture que l’artiste Janieta Eyre se tournera à ses débuts. Ceci explique entre autres l’aspect narratif et théâtral de ses photographies, non seulement hautes en couleurs mais aussi saturées de symboles renvoyant à une mythologie personnelle dont le sens nous échappe. Choisissant le médium photographique pour le réalisme qu’il confère à ses images, Eyre s’en sert plutôt pour nous entraîner dans l’univers onirique de ses pensées, faisant apparaître sous nous yeux incrédules des personnages incongrus logeant dans des intérieurs saugrenus. Rigoureusement construites, ses images forment des tableaux dont la composition ne peut résulter que d’une grande planification, une attitude rationnelle qui tranche avec les situations irrationnelles qu’ils nous donnent à voir. C’est notamment à ce contraste que le spectateur doit l’inquiétant sentiment de malaise qui s’empare de lui face à ce qui ne cesse pour autant d’attirer son regard, hypnotisé qu’il devient par les juxtapositions de motifs, de costumes, d’accessoires et de mobiliers disparates qui se déploient devant ses yeux.

S’inscrivant dans la suite logique de son intérêt pour la maternité (Motherhood), la plus récente série de l’artiste, In The Scream of Things, renonce à l’autoportrait pour présenter une fillette ressemblant à une poupée aux cheveux de laine colorée et aux yeux vitreux, parfois remplacés par des boutons. Photographié dans un lieu domestique fantastique aux couleurs vives et aux meubles pastels, ce personnage, souvent accompagné d’un chat, semble hériter à la fois des pouvoirs magiques incontrôlables de Tabatha, de l’émission populaire américaine Ma sorcière bien-aimée, et de l’ « autre monde » caché derrière la vieille porte du salon de Coraline, l’héroïne du roman jeunesse éponyme duquel s’est inspirée l’artiste. Entourée de vaisselle, d’ustensiles, de fleurs ou de pommes lévitant dans les airs, la fillette nous fixe intensément de son regard trop brillant alors que des papillons lui tournoient autour de la tête ou lui sortent carrément de la bouche. Enfantine dans ses comportements, elle perd plus souvent toute humanité lorsque ses yeux révulsés semblent s’ouvrir sur un monde parallèle. Alors que les autoportraits dédoublés de Janieta Eyre la montrait accompagnée de son reflet (Incarnations), nous voici plutôt passer de l’autre côté du miroir, comme Alice entrant au pays des merveilles, parcourant cet univers en négatif caché au revers de la réalité.

Puisant à la fois dans la culture populaire, la littérature et les tableaux célèbres des maîtres flamands et hollandais, représentant des intérieurs aux riches couleurs, au sol en échiquier et aux meubles de bois, les œuvres de Eyre piégent habituellement le regard du spectateur dans des espaces sans issu hors du temps. Une photographie révèle ici pourtant son hors champ : des maisons de banlieue conventionnelles recouvertes de neige à la tombée du soir. Jurant vivement avec les espaces insolites et les couleurs lumineuses des intérieurs photographiés, ce hors champ ne peut que symboliser l’indispensable morale du conte raconté, nous rappelant qu’il ne faut surtout jamais se fier aux apparences. Qui sait ce que peuvent cacher ces maisons supposées ordinaires…