De Nature Intime

Texte de Jean-François Belisle

Les dernières oeuvres photographiques de Sylvie Fraser poursuivent une exploration multidisciplinaire qui questionne le rapport entre paysage « urbain » et « pensée humaine ». Le récent corpus d’oeuvres De nature intime s’articule autour d’une narration quasi-fantaisiste de l’artiste qui poursuit une réflexion sur les liens existant entre nature et culture.

D’une manière plus intimiste que la précédente production, l’artiste complexifie maintenant le questionnement en s’incluant dans la composition. Le diptyque Le blanc de l’hiver ; croissance personnelle est une mise en scène qui situe l’artiste dans le territoire urbain. À gauche, dans une perspective aérienne rapprochée, figure l’artiste qui met en évidence sa repousse de cheveux blancs, laquelle s’insère dans le blanc du paysage hivernal. À droite, un paysage banlieusard délavé de toute trace de nature organique présente un avant-plan « enneigé » recréé par des transparences de bâches blanches imperméables d’abris Tempo qui redéfinissent notre paysage culturel hivernal. Fraser semble s’interroger sur la place accordée à ces matériaux synthétiques. Sont-ils en train d’empiéter sur le domaine intime de la nature organique et humaine ? Elle semble questionner cette culture d’objets bons marchés à l’esthétique douteuse qui pullulent souvent en circonférence des métropoles.

Dans la série Mes petits abris, Fraser se drape de fragments de ces mêmes abris Tempo. On entrevoit alors un monde où la culture bon marché ne revêt pas uniquement la nature végétale mais aussi le corps humain. À l’image de vêtements, les abris deviennent une couche de protection personnelle. Ici, l’artiste se transpose en icône du jardin culturel.

Une autre série intitulée Les dentelles de plomb, va aussi dans cette direction. Des visages sont dissimulés par des dentelles que l’artiste a découpées dans de la feuille de plomb. Ces oeuvres artisanales, à la fois fragiles et historiquement reconnues comme un patrimoine de féminité traditionnel, personnifient le labeur intime des femmes des générations passées. Par ce symbolisme, l’artiste introduit une notion temporelle dans son travail. Au sujet de ses oeuvres récentes, Fraser note qu’elles témoignent « du lègue génétique, des transferts parentaux, des héritages anticipés ». Résultat d’un discours très personnel, cette série est sans doute de nature autobiographique.

Les différents ornements synthétiques que l’on retrouve dans le travail de Fraser seraient-ils des témoignages, des traces, de son lègue génétique? Jacques Dérida définissait toutes traces comme des signes à travers lesquels s’articulent toutes formes de différance. Si l’on souscrit à cette philosophie, la démarche de l’artiste peut dès lors être comprise comme une réflexion où sa position se réarticule constamment à travers les traces de son héritage et leur inclusion fantaisiste dans des portraits contemporains.