Aujourd’hui, la fin de la fin

Du 8 septembre au 3 novembre 2012
Vernissage : Le samedi 8 septembre de 15h00 à 17h00

Basculer dans l’obscurité d’un monde qui se meurt
Texte de Mirna Boyadjian

Les nuits obscures au-delà de l’obscur
Et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant.
Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid
assombrissant le monde sous sa taie.
– Cormac McCarthy, La Route

Une autre route s’est tracée au milieu d’un monde en ruine, une route obscure, mais non moins intrigante que celles empruntées jusqu’ici. Approcher les œuvres de Simon Bilodeau, c’est pressentir l’étiolement d’un monde, le nôtre peut-être. Pour cette seconde exposition à Art Mûr, l’artiste déploie un imaginaire de la fin en nous proposant un parcours dans un univers à l’atmosphère cendrée qui n’est pas sans rappeler l’installation Tu n’es qu’une étoile présentée en 2009. Outre la palette chromatique aux dégradés de noir, de gris et de blanc, le recours au miroir (re)compose le décor de l’œuvre, insufflant le sentiment d’une étrange familiarité. Seulement, la scène diffère, l’artiste s’aventure plus loin, vers de nouvelles procédures esthétiques, qui, tout en reflétant le regard désenchanté qu’il pose sur la société actuelle, annoncent des lendemains tout aussi sombres.

Majestueux, un aigle de miroirs aux ailes étendues orne le mur à l’entrée des salles. Symbole de puissance et d’autorité, la représentation de l’oiseau fut adoptée par maintes entités politiques depuis l’empire romain, notamment par l’Allemagne, le Mexique et les États-Unis, pour ne nommer que ceux-là1. Si d’ordinaire l’aigle incarne l’emblème

du pouvoir, ici, sa présence préfigure une vision critique à l’égard de l’insatiable désir de domination qui dicte la conduite des gouvernements, laissant présager des désastres de plus en plus tragiques, voire une catastrophe finale. Avec Aujourd’hui, la fin de la fin, l’artiste sonde les replis de cette possible réalité et, dans la foulée, interroge la valeur que l’on accorde aux choses.

« Je vais brûler certains tableaux », me lance l’artiste lors d’une rencontre dans son atelier, « N’est-ce pas là le destin de toute chose : disparaître?». De cette expérience d’incinération, il ne reste que les cendres amoncelées et légendées à la manière des plaques commémoratives, identifiant le titre des œuvres brûlées. Sans doute, ces vestiges expriment l’anéantissement et l’absence, mais elles éveillent également la présence de ce qui a été perdu. La ruine, écrit André Habib, est « l’image du passage (spatial et temporel), d’un devenir matériel, tragique et inéluctable2. » Or, devant les peintures encore intactes qui habitent la pièce, le promeneur ne peut qu’anticiper leur consommation prochaine. Ainsi, cette esthétique de la destruction qui, en l’espèce, se manifeste dans plusieurs projets de l’artiste, nous amène à reconsidérer la notion même de création dans son acception large.

Entre désenchantement et fascination, les mises en scène réalisées par Simon Bilodeau inspirent des réflexions philosophiques, ravivant certaines questions existentielles déjà soulevées par Paul Gauguin à la fin du dix-neuvième siècle : D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Tapi dans l’ombre du monde d’où il peut poser un regard éclairé, l’artiste poursuit sa route en nous offrant d’explorer ses traces et ses paysages.

1. À ce sujet, voir : Ian Grocholski, Une Histoire de l’Europe à travers ses chants nationaux, Paris, Edilivre-APARIS, 2007, p. 8-10.
2. André Habib, L’Attrait de la ruine, Liège, Yellow Now, 2011, p. 14.