The Black Room

Du 2 mai au 20 juin 2015
Vernissage : Le samedi 2 mai de 15h00 à 17h00
Robbie Cornelissen : The Black Room

Robbie Cornelissen : Des espaces autres et des ailleurs lointains
Texte de Karl-Gilbert Murray

Œuvre maîtresse de cette nouvelle exposition de Robbie Cornelissen, la projection murale multi-écrans The Black Room plonge le spectateur dans un espace immersif graphité de signes picturaux. Interpellant autant de références à des plans d’architecture qu’à des environnements urbains, elle exemplifie un répertoire de lieux, étrangement, dépourvus de toute présence humaine. Constituée à partir de nombreux dessins, cette installation vidéographique invite une adresse à la bidimensionnalité des surfaces dessinées/filmées qui, étourdies par tant de mouvements séquentiels, illuminent un espace fondé sur sa propre organisation spatio-temporelle1. Happant l’œil, elle provoque un sentiment de connivence entre l’espace graphique et l’espace mental, sollicité pour élucider les qualités plastiques du médium comme métaphore à l’écoulement du temps. Marque de sa présence immédiate, l’enfilade d’images animées modifie la vocation formelle des signes géométriques et linéaires, lesquels émergeant de leur incapacité de représenter l’instantanéité du moment, renouvellent sans cesse leur mode d’interaction avec le spectateur dans la conjugaison de la saisie optique du réel avec les propriétés numériques du médium.

L’examen minutieux des moindres détails permet de transformer l’idée même de l’environnement architecturé et sa volumétrie, laquelle cadrant un espace déambulatoire où s’entrecroisent des espaces autres et des ailleurs lointains : d’innombrables espaces hétérotopiques marqués de mystères, convoquent l’invention participative du spectateur. Ces espaces vidéographiés tissent ainsi un réseau d’images interconnectées – évacuant le vide comme mode de structuration au profit de l’animation graphique. S’érigeant en un lieu de circulation, l’œuvre circonscrit un univers où chaque déplacement oculaire comble les interstices et les intervalles entre chaque écran et permet d’exploiter les surfaces de projection comme mode de présentation multiforme. En mutation continue, elle structure des agencements visuels qui en reformulent sans cesse le sens, lequel ne finissant jamais par se constituer matériellement, prend l’allure d’une apparition/disparition fantomale qui, immédiatement reconnue, s’évanouit. Là où chaque image donne vie à l’ensemble, une apparence de mouvement, projetant différents dessins successifs, représente les différentes étapes de la vie de l’œuvre – comme si chaque trait, chaque ligne et chaque surface, au lieu de s’achever dans l’ordre du déroulement séquentiel, ne faisait que remonter le temps vécu. C’est d’ailleurs ainsi qu’aspirant y retrouver sa genèse, l’œuvre déjoue le champ visuel pour « dévier » l’œil sur les dessins2 qui l’accompagnent.

L’œuvre ne subsiste donc dans son entièreté que dans la somme des images filmées emmagasinées dans notre mémoire. Exposant de vastes champs visuels, dont les coupes en plan, les jeux de perspective et la diversité des points de vue incitent à errer parmi nombre d’avenues cognitives et de méandres psychologiques, l’installation révèle une trame figurative sur fond d’un paysage sonore urbain3, ad infinitum enroulé sur lui-même. Étrange voyage auditif, rythmé de murmures, de gémissements et de voix animales, la chambre noire renouvelle notre rapport avec l’environnement sensoriel – elle détourne notre attention sur la précarité de bruits sourds, claustrophobes et inquiets de la ville sous-entendus comme étant des analogies à des sentiments saccadés d’exclusion et de solitude. Forme d’empathie compassionnelle, elle nous rappelle qu’un environnement filmé est, et demeure toujours, une expérience mystique, une correspondance sans fin, où l’audible et le visible participent de notre capacité à faire sens avec l’entourage immédiat.

1. Spécifiquement, les vidéos Tour de Babel #1 (2014) et Tour de Babel #2 (2015).
2. En référence aux nombreux dessins qui exposent l’art graphique de Cornelissen dans un rapprochement plus intime.
3. Kees Went, designer sonore et professeur à l’Utrecht School of the Arts (Pays-Bas), a composé la trame sonore pour la vidéo.  http://www.inspiringcities.org/tag/kees-went/