Marées humaines (Conflits II)

Du 6 mai au 17 juin 2017
Vernissage : Le samedi 6 mai de 15 h à 17 h
Renato Garza-Cervera : Marées humaines (Conflits II)
Art Mûr, Montréal (QC)

Texte de Marie-Pier Bocquet

L’œuvre de Renato Garza Cervera, multidisciplinaire et multiforme, porte un regard critique sur les sociétés contemporaines, mettant entre autre en lumière la marginalisation systémique de groupes sociaux (Fun Enhancers, Of Genuine Contemporary Beast) et les phénomènes d’appropriation culturelle (Springbreaker Tsantsas). Par des corpus traversés d’ironie, l’artiste élabore une recherche sur la notion d’identité, développée par de constants allers-retours entre l’identification et la différenciation, entre la proximité et la distance, où la monstration de l’autre, si étranger soit-il, semble aussi être un appel à s’y reconnaître.

Dans le corpus Mareas Humanas, remis en chantier en 2014 suite à une première itération développée au début des années 2000, l’artiste continue d’explorer ces notions, mais dans un registre plus poétique, grâce au dépouillement des signes qu’il met en scène. Ce seul i omniprésent, isolé ou regroupé, avive nécessairement l’idée du personnage, peut-être en rappelant le I de la langue anglaise, littéralement un je, un moi. Mais loin d’une identité spécifique, les associations et regroupements de ces signes pointent vers des situations inexpliquées, évoquées par des accumulations entrecoupées de zones libres qui forment un motif graphique perceptible dans la distance. L’occupation de la surface du papier jusqu’aux limites de son cadre donne ainsi l’impression d’un dessin saisi à l’emporte-pièce dans une zone deux fois, dix fois, mille fois plus grande, peut-être, ce qui renforce l’interprétation de l’image comme une vue aérienne. La filiation photographique participe également à la construction d’une narration où les mouvances et les flux rappellent manifestations, affrontements et conflits de grande échelle. Dans une œuvre qui fait autant portrait que paysage, il devient difficile de porter son regard sur un seul i au détriment du système de relations dans lequel il prend place. En ce sens, les dessins de Garza Cervera renvoient à tout le monde et à personne à la fois, dans ce flou propre au collectif qui complexifie le réflexe d’identification.

La sérialité contribue à apporter un relief, une profondeur aux images qui paraissent ne montrer que quelques situations surgissant d’un ensemble de configurations infinies, à l’instar de la vie même. La pluralité des possibles semble liée, du moins conceptuellement, à la genèse du projet dans les arts d’impression, également pratiqués par l’artiste et qui sont, par essence, concernés par le multiple. Autant la pratique du dessin que les différentes techniques de reproduction des images (par exemple, la gravure ou la sérigraphie) sont fortement ancrées dans l’espace social latino-américain, où les arts graphiques ont traditionnellement portés une charge critique importante. Grâce à leurs modes de production rapides et souvent, à leurs registres de signes synthétisés, ils agissent efficacement comme outils de dissémination des idées, de protestation et de dissidence. Ici, les dessins de Garza Cervera répondent à ces impératifs : leur langage visuel simple et épuré se donne comme un code rapidement compréhensible et reproductible, qui réfère à l’espace commun et à des problèmes géopolitiques, mais sans toutefois mettre en jeu un discours de dénonciation ou de revendication déterminé comme l’ont fait par le passé d’autres œuvres de l’artiste. Au contraire, si Mareas Humanas appelle une forme d’action, c’est plutôt via l’espoir et l’humanisme qui émane de ces portraits collectifs et indifférenciés, lesquels sont susceptibles d’évoquer les grandes crises migratoires du contexte politique actuel, et d’en suggérer une lecture empreinte d’une nécessaire empathie.