Proximités

Texte d’Alexandre Poulin

Depuis Los Angeles où il emménage en 2008, Nicolas Grenier s’inspire de la grille urbaine et des disparités sociales de cette ville reconnue pour sa multiplicité de boulevards et de quartiers homogènes. Si la science de l’urbanisme est née à l’ère du développement industriel, les agglomérats suggérés par une ville comme L.A. semblent, eux, tributaires d’une toute autre conjoncture : celle d’une société de consommation caractérisée par une polarisation sociopolitique exacerbée. L’essor de quartiers ouvriers a donc été relayé par une importante prolifération de quartiers de consommateurs-citoyens agglutinés autour de centres commerciaux.

Selon la définition courante, l’urbanisme est une science permettant d’adapter l’habitat urbain aux besoins des êtres humains. Historiquement, cette discipline laisse cependant place à d’étonnantes dérives qui, de par la rigidité des structures urbanistiques mises en place, ne cherchent plus tant à répondre aux besoins de ceux qui pratiquent l’espace, mais plutôt aux intérêts de ceux qui le produisent.

Le travail de Nicolas Grenier questionne justement ce terrain glissant où l’utopie et la dystopie s’entrechoquent, laissant ainsi place au désœuvrement.

PROXIMITÉS : LA COHABITATION DES EXTRÊMES

Ce sont là des préceptes qui peuvent orienter la lecture des œuvres de Nicolas Grenier, et plus particulièrement de celles présentées dans Proximités. Le tableau On apprécie la proximité des autres (2012) est en ce sens très révélateur. Au beau milieu de ce qui semble être un désert, l’artiste projette le plan d’une véritable cité qui n’est pas sans rappeler les projets utopiques d’architectes modernistes tels que Le Corbusier ou Frank Lord Wright. Cependant Grenier ne se limite pas à une organisation basée sur une cohabitation par fonctions sociales. Le second tableau de ce diptyque nous présente une légende de couleur qui permet d’identifier jusqu’aux tendances politiques propres à chacune des classes sociales. De toute évidence, une iniquité persiste quant aux espaces réservées aux différentes franges, d’autant plus que ces dernières sont clairement divisées, comme pour éviter toute proximité des extrêmes. Supposer l’appréciation de la proximité des autres, quand pourtant tout est mis en place pour assurer que les divergences restent irréconciliables, voilà une absurdité persistante que l’artiste s’évertue ici de mettre en lumière.

Le travail de Grenier se décline alors comme une série de solutions improbables et anachroniques face aux disparités sociopolitiques que conditionne la pratique fonctionnelle de l’espace, accentuée par les discours politiques dominants. Elles sont pour ainsi dire des démonstrations que l’idéologie dogmatique, dont celle-là même qui guidait les tenants du modernisme – tout comme celle que porte le libéralisme économique –, contraint toute forme d’émancipation individuelle.