Les vies qu’on façonne

Du 8 septembre au 27 octobre 2018
Vernissage : Le samedi 8 septembre 2018 de 15 h à 17 h
Judith Berry : Les vies qu’on façonne
Art Mûr, Montréal (QC)

Texte d’Amélie Rondeau

Judith Berry est une artiste peintre qui insuffle une contemporanéité à la tradition du paysage. En jouant avec la représentation et l’illusion que permet le médium de la peinture, elle explore l’acuité visuelle et la perception haptique. Les perspectives semi-aériennes de ces territoires sont la signature visuelle de Berry.

Pour cette exposition Les vies qu’on façonne/The Lives We’re Making, Berry expose plusieurs de ses plus récentes peintures à l’huile qui présentent des territoires familiers quelque peu irréels. Par la peinture à l’huile sur bois, elle met en scène d’étonnants paysages qui incitent à la contemplation. Les teintes terreuses, verdâtres, juxtaposant des tons sur tons et les formes sinueuses et organiques nous confortent dans l’illusion d’un paysage bucolique naturel. Cependant, un second regard plus attentif nous révèle plutôt un environnement contrôlé dans sa croissance selon le désir humain. Rappelant quelque peu la tradition des jardins à l’anglaise, la composition de ces paysages pittoresques évoque l’entretien de la végétation qui se faisait alors dans un désir d’émanciper le caractère sauvage, poétique et sublime de la nature. Ce panorama semble donc empreint d’une douce atmosphère onirique où les répétitions et les nombreuses oscillations déstabilisent notre compréhension. Celui-ci, présenté d’un point de vue éloigné et généralement en plongée, crée un effet de distanciation avec le spectateur qui souligne son caractère spectaculaire et grandiose. L’opulence végétale fourmillante évoque tacitement une allégorie qui met de l’emphase sur les caractéristiques nourricières de la Nature, comme représentation anthropomorphique, et par le fait même du don de la vie. Cette richesse qui est cadrée dans cet environnement foisonnant de mouvements organiques semble vibrer frénétiquement.

La récurrence des figures et la répétition de leur forme ne sont pas sans rappeler toutefois une certaine chaîne de production mécanique et industrielle qui confronte fortement l’incarnation naturelle. Cette ambiguïté souligne le caractère abstrait de la représentation visible par les formes sinueuses et le rythme dynamique de la composition. La conception d’une production en chaîne répétitive se transfère également au rôle créateur de l’artiste, à celui qui a la capacité de façonner toute chose selon son gré et qui, pour ce faire, doit réaliser d’innombrables tâches répétitives, ici souligner par la répétition de formes abstraites. Cet enchevêtrement de figures éparses brouille d’autant plus notre compréhension de l’échelle. Elle semble pouvoir représenter à la fois un environnement monumental et microscopique, ce qui, par définition, est tout à fait impossible. Ce qui trouble ces territoires semble être plus précisément une instabilité savamment calculée qui devient le lieu d’une inquiétante étrangeté qui prend le dessus sur une rassurante familiarité.

Ces mondes où les perspectives se brouillent avec les successions de formes qui s’entortillent présentent un complexe compilation de topographies éparses. L’exposition Les vies qu’on façonne/The Lives We’re Making est en soi une analogie entre le rôle créateur de l’artiste face à ses œuvres et sur la vie, elle-même, qui prend toujours le dessus par diverses formes d’organismes vivants. Les œuvres de Berry ont en commun la représentation d’un monde inconnu et sauvage qui mérite d’être observé au cours d’une longue contemplation méditative. Tendez l’oreille et vous entendrez ce territoire croître progressivement et continuellement comme un seul et même organisme. La vie fera son chemin, même si vous ne portez pas attention.