Sentence, souffle et linceul

Du 3 mars au 28 avril 2018
Vernissage : Le samedi 3 mars 2018 de 15 h à 17 h
Jannick Deslauriers : Sentence, souffle et linceul
Art Mûr, Montréal (QC)

Texte de Léa Lanthier-Lapierre

Le terme « catastrophe » nous vient du grec katastrophê, pouvant signifier également « renversement » et « fin ». La catastrophe est un évènement soudain qui, bouleversant le cours des choses, amène la destruction, la ruine, la mort, le désespoir. Elle génère un trouble, auquel peuvent s’ajouter les notions de soudaineté et de violence de l’évènement lui-même, engendrant des conséquences graves pour la vie en général, l’être humain en particulier, l’environnement et les infrastructures.

Dans cet ordre d’idées, les radios, les télévisions et les journaux sont le reflet permanent des tragédies contemporaines, omniprésentes dans le paysage médiatique dont les images sont consommées quotidiennement. Les objets tissés de Jannick Deslauriers matérialisent ce phénomène dérangeant de terreur par l’image. Elle met en scène la culture visuelle des catastrophes par le biais de structures industrielles accidentées.

Sentence, Souffle et Linceul rassemble les œuvres récentes de Deslauriers, qui font appel à notre relation paradoxale aux fresques architecturales et manufacturières. S’articulant autour de la fabrication de formes figuratives en tissu, les structures présentées dans l’espace d’exposition consistent en des répliques translucides et disloquées d’objets tels que des édifices, des wagons-citernes ou des automobiles. L’importance de ces infrastructures et transports dans la vie moderne, et leur capacité d’évocation du système capitaliste en font leur particularité. Ils sont à la fois fondamentaux dans les rouages de la globalisation de l’économie, et pourtant presque invisibles dans la banalité de leurs manifestations quotidiennes.

La qualité temporelle de l’œuvre de Deslauriers est palpable. D’une part, les figures spectrales semblent être les témoins silencieux d’évènements frénétiques, et se trouvent pourtant figées dans l’espace de galerie, telles des photographies d’archive. D’autre part, les matériaux effilés sont porteurs de la mémoire des éléments et du geste, résultant notamment d’une expérimentation performative alliant feu, neige et tissu diaphane.

L’artiste brode sur les thèmes de la mémoire, de la disparition et de la destruction, et nous invite à percer la surface aseptisée des écrans pour entrer en dialogue avec les structures blessées. Ici, le registre tactile est à considérer de près. Les tissus ne sont pas sans rappeler l’épiderme, provoquant un corps-à-corps entre l’objet et le spectateur. À la fois marquée d’une proximité charnière et d’une étrangeté synthétique, la texture des objets rend poreuses les limites entre perception et imagination, activant une mobilisation physique et affective du public. Dans un jeu entre intimité du petit format et fragilité face au monumental, les créatures industrielles de Deslauriers transcendent la subjectivité pour entrer dans le registre de l’imaginaire collectif.

À travers son œuvre, Jannick Deslauriers prend le pouls du monde, et se livre à une archéologie du présent, dont les strates se confondent en une apparition. Ses sculptures peuvent être comprises comme les seules traces encore visibles d’un moment révolu, créant une brèche entre passé et présent. Avec Sentence, Souffle et Linceul, nous traversons un éventail existentiel: la fragilité de toute entreprise humaine, le frisson du dernier souffle et l’enveloppement transitoire de l’épiderme et du le linceul.