UNRAVELING – the dress of Jadwiga

Texte de Paule Mackrous

Une robe qui a voyagé de par le monde dans une valise pendant quelques décennies et qui a survécu aux aléas d’une longue guerre s’est finalement échouée dans la garde-robe d’Ewa Monika Zebrowski. Que faire d’un héritage à la fois si fragile et si précieux, duquel on ne sait presque rien, lorsqu’il s’effrite sous nos yeux? Le conserver, c’est déjà le mettre à mort. Mieux vaut, au contraire, être à l’écoute de ce qui lui reste de vivant! Et lorsqu’on veut savoir si quelque chose est toujours en vie, « […] il faut tenter de rendre son regard attentif aux mouvements : aux mouvements plutôt qu’aux aspects eux-mêmes.. »

Marquées par des survivances, les images de la photographe montréalaise parlent de transmission et de découverte. La robe qui a inspiré cette nouvelle exposition solo appartenait à la grand-mère de l’artiste. Son empreinte de grandeur réelle, saisie au moyen d’une numérisation, est offerte au visiteur comme un habitacle pour le corps qui lui fait face. Elle est aussi un lieu pour la pensée qui érige le récit des traces d’usure gravées dans le tissu : trous, déchirures, décolorations.

Pendant que les Robes sans histoire aux contours vaporeux révèlent leur présence fantomatique, la robe au lourd passé est réinvestie par Talya Rubin, écrivaine et actrice, mais aussi la belle-fille de Zebrowski. Tantôt Talya porte le vêtement original, tantôt elle revêt sa réplique. Le tissu vert a été remplacé par un autre, blanc : terrain fertile pour raconter une nouvelle histoire. Le corps confère à la robe une forme singulière et, à son tour, l’habit investit d’une force nouvelle celle qui le porte. Une séquence vidéo montre Talya enfilant la robe. Sur un fond blanc à peine distinguable, la robe prend corps à la surprise de celle qui l’habite.

Les photographies de la série Héritage parlent du legs familial, mais aussi d’une transmission gestuelle au cœur de toutes représentations anthropomorphiques. Certaines d’entre elles forment, en quelque sorte, les moments d’un folioscope . Une succession temporelle dans l’action de l’habillement engage un rythme et l’œil en reconstruit le mouvement. Dans l’une d’entre elles, la robe repose au pied du modèle alors que le jupon est façonné par la lumière tel le drapé des sculptures antiques. Dans une autre, on décèle presque une de ces femmes au miroir dans les peintures allégoriques de la vanité (XVIIe siècle). Celles-ci font allusion au temps qui s’écoule : « souviens-toi que tu es mortelle », disent-elles. Épidermiques, mais profondes, paisibles, mais vibrantes, les images d’Ewa Monika Zebrowski invoquent avec force « le jeu vertigineux du temps dans l’actualité […] »

1. Georges Didi-Huberman,(2002) L’Image survivante : Histoire de l’art et temps des fantômes, Paris, Minuit, p.191
2. Le folioscope est ce bloc de feuillets qui illustre une action progressive et qui, rapidement feuilleté, produit l’illusion d’un mouvement continu.
3. Didi-Huberman, Idem, p.55