of time, lost

Texte de Ève De Garie-Lamanque

L’image […] serait donc à considérer, en toute première approximation, comme ce qui survit d’un peuple de fantômes. Fantômes dont les traces sont à peine visibles, et cependant disséminées partout […]. – Georges Didi-Huberman, L’Image survivante

Bologne, Venise, St-Rémy-de-Provence, Aix-en-Provence. Ces lieux de l’Ancien Continent, lourds d’histoire, peuplent les clichés d’Ewa Monika Zebrowski. Ils y sont évoqués, parfois de pied en tête, d’une manière très calculée, mais souvent entraperçus au détour d’une déambulation de la photographe et immortalisés en un élan spontané. Ainsi, plusieurs images se présentent avec toute la spontanéité d’un regard dérobé – se faisant tantôt plus ou moins floues, empreintes d’un mouvement tout cinématographique, offrant des points de vue inusités, des cadrages en angle ou encore insistant sur des détails ou des fragments d’espace auxquels il pourrait sembler inhabituel de s’attarder.

Ne s’apparentant que très peu aux photographies documentaires traditionnelles, qui accumulent le plus grand nombre possible de données d’ordre spatiotemporel dans une seule et même image et aspirent à un semblant d’objectivité, les œuvres de la série of time, lost cultivent davantage l’aspect sensible du sujet dépeint. Elles cherchent moins à offrir des éléments de réponse qu’à entamer une réflexion sur les notions de la temporalité, de la mémoire et de la phénoménologie. L’artiste nous introduit à l’idée que l’image photographique n’est pas simple fenêtre sur le monde, mais bien lieu d’interprétation et de questionnement. L’image se fait écran.

À la fois fragments visuels, temporels et narratifs, les clichés de Zebrowski sont de très complexes agrégats de bribes d’information qui pourraient être compris comme le transfert sur papier photo d’images-mémoire. Les images-mémoire, ce sont ces mêmes images mentales dont sont constitués nos souvenirs – ces fragments visuels et mémoriels à forte charge émotive qui constituent la mosaïque de notre mémoire individuelle. Concevoir leur transposition sur un support matériel amène à reconsidérer notre relation à notre propre mémoire, à interroger notre processus inconscient de sélection et d’élaboration des souvenirs, de même que leur niveau d’authenticité et notre rapport au temps. Ainsi, à quel point nos souvenirs sont-ils justes et informés par notre propre perception des événements et sensations vécus, et à quel point sont-ils la somme d’éléments extérieurs à notre propre personne (récits de tierces personnes, photographies, etc.)?

En questionnant les mécanismes de la mémoire, Ewa Monika Zebrowski initie également une réflexion sur la perception du temps. Avec le corpus of time, lost, elle partage la fascination qu’exercent sur elle les lieux empreints d’une longue histoire – ces architectures centenaires qui ont vu défiler sans broncher nombre de naissances et de morts, de modes vestimentaires et de régimes politiques. Elle les photographie et, se faisant, multiplie les temporalités. Chaque image devient un dynamique assemblage de différents temps pouvant être embrassés simultanément : d’abord temps du regardeur, qui contemple la photographie dans son propre présent; puis le temps précis où l’artiste a appuyé sur le déclencheur; et finalement le temps du lieu représenté, qui est lui-même accumulation de temps et qui comporte son lot de fantômes.

Loin d’être immortalisés et cristallisés dans un passé lointain, les lieux photographiés par l’artiste sont de riches « nœuds d’anachronismes » sans cesse confrontés à un nouveau présent. Et c’est sûrement là que réside le véritable intérêt de Zebrowski – c’est-à-dire non pas dans la représentation d’éléments architecturaux, mais bien dans une humble tentative de capturer, en un clin d’œil, le poids du temps.

1. Georges Didi-Huberman, L’Image survivante – Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Éditions de Minuit, 2002, 41.
2. Expression d’Edward B. Tylor, telle que reprise par Georges Didi-Huberman dans : Didi-Huberman, L’Image survivante, 54.