en passant

Texte de Ève De Garie-Lamanque

« Chaque paysage est un état de l’âme. »
– Henri-Frédéric Amiel, Fragments d’un journal intime.

Fragments narratifs, fragments de mémoire. Les clichés du corpus intitulé en passant se lisent tel un poème. En exergue, une pensée de John Berger, soigneusement sélectionnée par l’artiste, et l’unique photographie noir et blanc exposée, représentant une belle endormie à la chevelure préraphaélite. Le ton est donné.

Entre fiction et réalité, proximité et distance, déplacement et immobilité, Ewa Monika Zebrowski nous entraîne à travers les campagnes du Jutland, au Danemark. Ce périple en est d’abord et avant tout l’un des sens et de l’esprit, l’artiste cultivant une aura de mystère autour de ses productions, nommant simplement ses images flag, fjord ou field. Son intention n’est ainsi pas de décrire d’une manière détaillée ou d’inventorier, mais plutôt de ressentir, de questionner et d’intérioriser. Ses clichés aux tons sourds ont une consonance toute hammershøienne1 – pris à l’orée du jour, alors que le soleil tarde à poindre à l’horizon, qu’un lourd brouillard recouvre le sol et qu’il n’y a pas âme qui vive, il émane de chacun d’eux un silence enveloppant. Cet engourdissement des sens (qui, parallèlement, entraîne une stimulation de l’affect) est amplifié par la prédilection de la photographe pour des appareils photographiques compacts à basse définition, le flou artistique contrôlé et la sélection d’un papier japonais à la transparence, à la texture et à la porosité bien particulières. La quiétude qui s’en dégage, teintée de mélancolie, incite au recueillement.

Outre un poétique carnet de voyage, en passant doit avant tout être compris comme un exercice phénoménologique s’interrogeant sur la nature et les limites de la mémoire, des notions de temps et de durée, de soi et d’autrui. Chaque image est ainsi à la fois projection de l’artiste dans le paysage (qui est à la fois sujet et prétexte) et incursion furtive dans l’univers de l’Autre – de l’alter ego inatteignable qui a sa subjectivité propre, son quotidien qui nous est à la fois familier et totalement étranger. Inversement, chaque image est également l’incarnation d’une activité introspective qui pousse à une réflexion sur notre perception de la réalité et notre conscience autonoétique2, c’est-à-dire notre faculté non seulement à être conscient de soi, mais à construire notre identité dans la continuité d’un temps subjectif.

Si la mémoire est indispensable dans l’élaboration de l’ego, nous permettant de sans cesse voyager métaphoriquement dans le temps, de puiser dans nos souvenirs d’événements passés afin d’anticiper des expériences futures, elle demeure un mécanisme cérébral très sélectif. Chaque instant de perception, qu’il soit incident ou conscient, n’est pas destiné à devenir un souvenir. Certains moments sont ainsi rapidement complètement oubliés, alors que d’autres perdent leur unicité en devenant davantage génériques que spécifiques. Or, Zebrowski embrasse ces moments fugaces, imparfaits, banals ou d’entre-deux. Avec une certaine urgence tranquille – se devinant parfois par un cinématographique flou de bougé –, elle les transpose sur le papier comme autant d’archives volontaires d’une mémoire défaillante ou trop sélective.

Ainsi que l’aura écrit Gérard Simon : « Le paysage n’existe donc que dans la tête de celui qui le contemple, même si certains sites sont plus que d’autres aptes à déclencher l’alchimie qui transforme en un coup d’œil distrait ou préoccupé en un regard disponible et attentif3. »

1. En référence à l’œuvre du peintre danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916), artiste majeur chez lui mais à ce jour peu connu à l’extérieur du Danemark et de l’Europe, avec lequel le travail de Zebrowski présente des affinités, notamment en ce qui a trait au traitement de la lumière et à la création d’atmosphères silencieuses. Voir Naoki Sato, Felix Krämer et Anne Birgitte Fonsmark, Vilhelm Hammershøi: The Poetry of Silence, Londres, Royal Academy Publications, 2008.
2. Voir Endel Tulving, « Memory and Consciousness », Canadian Psychology / Psychologie canadienne, vol. 26, no.1 (1985), p. 1-12.
3. Gérard Simon, « Le paysage, affaire de temps », Le Débat, no.65 (mars 1991), p. 44.