Emergence of Perception

Texte de Marie-Eve Beaupre

À l’intérieur de boîtiers en plexiglas, des forces abstraites et des formes miroitantes s’emboîtent. Ces masses évanescentes, telles des comètes aux contours insaisissables, canalisent la lumière et la reflètent, nous laissant béat devant les effets d’une hypothétique suspension du temps. Alors que nous croyons être devant l’impression résiduelle d’une image, devant ses restes, devant son spectre, il suffit de contourner les caissons pour réaliser que ceux-ci sont en fait composés de nombreuses couches d’images fragmentées puis superposées : des relevés topographiques dont on aurait tenté une forme de modélisation spatiale.

La pratique de David Spriggs se situe au seuil du dessiné, du peint, du sculpté et de l’assemblé. Il s’agit avant tout de capturer les forces avant qu’elles ne se transforment en autre chose. Cet artiste de la relève originaire de Manchester, établi à Montréal et diplômé de l’Université Concordia (M.F.A, 2007), a su développer une approche singulière de la sculpture. Sa démarche, qui jouxte la déconstruction de l’espace cubiste, les études sur la vitesse des futuristes et la fragmentation du mouvement tel que photographié par Muybridge, privilégie l’emploi de la couleur blanche, sinon opte pour des couleurs primaires, saturées et connotées.

Guidé par des esquisses préparatoires qui cartographient les formes à reproduire sur différentes pellicules translucides, l’artiste intervient sur les supports soit en appliquant de fines touches de peinture en aérosol, sinon en pliant les acétates de manière à créer un réseau de lignes brisées qui capteront la lumière. Au cours de la production des strates de l’image, qui seront éventuellement superposées dans un caisson transparent, les interventions doivent être commises là où la lumière frappera. Qu’il s’agisse de peint ou de pli, les obstacles sont en fait les révélateurs de la lumière.

La singularité de la pratique du sculpteur repose notamment sur le basculement constant de l’image à l’espace, entre la suspension des masses et leur effeuillement. Lorsque le point de vue varie, l’image s’active. Ainsi faut-il compartimenter tout en considérant le tout, décortiquer les interstices, puis entreprendre l’ensemble. Ses œuvres, qui nous permettent d’entrevoir indépendamment l’image et l’objet selon le point de vue, génèrent par le fait même une distance entre la chose vue et la chose perçue. En se retrouvant à la fois devant une image/lumière et une image/matière, un processus d’évaluation de la masse et du volume, du contraste et de la luminosité est intuitivement activé afin de circonscrire les phénomènes de perception auxquels nous sommes confrontés.

Maurice Merleau-Ponty, dans un essai intitulé Le visible et l’invisible, a écrit que le monde est ce que nous voyons et que, pourtant, il nous faut apprendre à le voir. Devant les sculptures de David Spriggs, percevoir est un verbe actif qui appelle à l’engagement. Effeuiller le support. Entrelacer les plans. Discerner. Circonscrire. Et surtout prendre conscience du moment où l’on commence à concevoir, où l’image se retourne en un espace, où l’espacement fait image. Percevoir, cet acte de jugement et d’évaluation du réel, implique un processus de réflexion au cours duquel l’esprit se représente les objets. Comment voyons-nous les images ? Comment appréhender celles crées par David Spriggs ? Énoncer cette question, c’est en quelques sorte laisser poindre l’émergence de la perception. Et c’est exactement à ce moment que les œuvres s’activent.