Bevan Ramsay : Soft Tissue

Du 9 mars au 27 avril 2013
Vernissage : Le samedi 9 mars de 15h00 à 17h00

Texte de Julia Roberge Van Der Donckt

It was pork-making by machinery, pork-making by applied mathematics. And yet somehow the most matter-of-fact person could not help thinking of the hogs; they were so innocent, they came so very trustingly; and they were so very human in their protests-and so perfectly within their rights!
Upton Sinclair, The Jungle

Multidisciplinaire et éclectique, la pratique de Bevan Ramsay interroge les rapports entre le synthétique et l’organique. L’hybridation et l’extrapolation à partir de formes préexistantes constituent deux procédés récurrents chez l’artiste, fasciné par les propriétés matérielles de l’objet. Avec les présentes œuvres, Ramsay explore cette fois la matière sous le prisme de l’animalité, du devenir-viande. Effectivement, le vocable Soft Tissue évoque simultanément la matérialité de la chair et la malléabilité des constructions sociales entourant sa consommation. Profondément marqué par un séjour d’un an en Inde, l’artiste décida d’investir le terrain des relations homme-animal, faisant au passage de la viande son motif de choix.

L’exposition se décline en deux temps. D’abord, Ramsay propose une série de peintures représentant des gros plans de coupes de viande enrobées de pellicule plastique gisant sous la lumière artificielle d’un supermarché. Ces chairs, magnifiées par le pinceau de Ramsay, opèrent sous la logique de l’attraction-répulsion. D’abord, l’œil du regardeur est séduit par ces riches compositions relevant à priori de l’abstraction. Ces tableaux carnés exécutés avec une extrême précision offrent des géographies organiques singulières où la matière picturale, persillée, se fait ambiguë. Quelques secondes suffisent toutefois pour saisir la nature de ces toiles. La source du malaise généré par de tels abattis tient dans le fait que la viande relève de cette zone commune entre l’homme et l’animal, cette zone d’indiscernabilité, telle que l’a désignée Deleuze.

Cette tension est également exploitée dans les sculptures réalisées par l’artiste. Ces hybrides allient des formes anthropomorphes à des caractéristiques physiques d’animaux élevés pour leur chair, les parties du corps humain employées correspondant judicieusement aux zones où est prélevée la viande sur certains animaux non humains. Dépourvues de visage, siège de l’identité, les figures se rapportent à l’indiscernable. Paradoxalement, Ramsay porte une attention toute particulière à la surface de ces corps savamment travaillés, les imperfections de la peau et le sillage des pores permettant au regardeur d’y voir le reflet de lui-même. Ces croisements inter espèces évoquent les manipulations génétiques opérées sur les animaux d’élevage, désormais pratique courante en Occident.

En somme, la pratique de Ramsay interroge notre rapport conflictuel à la chair de même qu’elle nous confronte à notre inexorable nature animale. Ce double mouvement induit un sentiment d’inconfort, la frontière entre homme et bête s’estompant. Nul ne pourra rester indemne face à cette esthétique de la viande, où un aspect formel soigné côtoie l’émotion crue.