Stone Days

Texte de Katrie Chagnon

Il est temps que la pierre consente à éclore.
Paul Celan

Depuis une dizaine d’années, les pierres sont un motif central dans le travail de Barbara Todd. L’artiste en explore les multiples dimensions – tactile, matérielle, visuelle, formelle et métaphorique – afin de construire un univers onirique inspiré par le quotidien, la philosophie et la poésie.

De fait, la démarche de Todd est alimentée par des références littéraires diverses, allant de Paul Celan à Virginia Woolf, en passant par Muriel Rukeyser, Nelly Sachs et Goethe pour n’en nommer que quelques-uns. Le thème des pierres est abordé pour la première fois dans l’œuvre Mouthful of Stones (1996), qui faisait partie d’une série de courtepointes bleu foncé et noires traitant des notions de sécurité et d’intériorité. Inspirée par la pensée antique grecque, cette œuvre textile abordait la question de la fragilité du langage. Pour l’orateur classique, l’idée désagréable de se remplir la bouche de cailloux constituait un remède contre le bégaiement; reprise par Celan, cette image est posée comme métaphore de l’énonciation poétique. Dans la lignée de ces réflexions, Barbara Todd cherche à se placer sans cesse au seuil du silence et de la parole, de la présence et de l’absence, du concret et de l’immatériel, de l’intérieur et de l’extérieur.

Les œuvres présentées dans cette exposition font partie d’un projet intitulé Stone Days entamé en 2005. Pensé par l’artiste comme un « journal des jours », celui-ci consiste en une collection de 365 dessins et de 365 textes, résultat d’une pratique quotidienne qui combine une sélection de fragments d’écrits ou de bribes de paroles recueillis au fil des années et des agencements de petites pierres trouvées sur la plage. Chaque jour pendant une année, l’artiste créait une organisation différente de cailloux en fonction du texte choisi, tentant de faire émerger de ce processus des qualités de mémoire et de présence. Cette logique d’accumulation et de passage rend compte d’une réflexion sur le temps comme ancrage fondamental du sujet au monde.

« Parfois les pierres composent des formes, parfois ce sont des trous. J’encourage les pierres tranquilles à s’épanouir, explique-t-elle. » Une variété de matériaux et de techniques sont investis afin de maintenir en vie ce potentiel de surgissement. La recherche de Stone Days ne s’arrête donc pas en 2005 : l’artiste continue d’écrire et de réécrire ses pierres en insistant sur l’aspect « processuel » de son travail. Les dessins, collages, reliefs et courtepointes rassemblées pour cette exposition en accentuent aussi la dimension ludique et contemplative. Élaborées dans une esthétique minimaliste, ces œuvres expriment une légèreté qui marque une distance avec certains aspects de sa production antérieure. Elles forment un corpus ouvert et abstrait qui conduit le regard et la pensée vers des lieux où les frontières entre l’imaginaire et le quotidien tendent à disparaître.